"On ne parle pas de l’autisme comme du cancer"

À 44 ans, Alix de Lajugie, cadre dirigeante dans l’assurance, lesbienne et atteinte du syndrome Asperger, est une survivante d’un cancer rare qui force le respect. Une personnalité intense, complexe mais pas insaisissable… Portrait. 

Par Fabiola Dor
 
Cheveux mi-longs, un débit posé… Elle a la clarté de celles et ceux qui osent sans faux-semblants. “Je ne nuance pas qui je suis. Je suis autiste. J’ai eu un cancer. Je suis homosexuelle. Il faut prendre le paquet”, lance Alix de Lajugie, 44 ans.
Cadre dirigeante dans les assurances, après un passage en cabinet d’avocats puis dans de grands groupes comme Allianz ou TotalEnergies, en juillet 2024, elle est nommée directrice adjointe à la Secrétaire Générale chez CNP Assurances, un groupe de plus de 8 300 salarié·es. Dans ce monde ultra corporate, l’experte s’est fait sa place et bouscule les codes. La preuve avec sa paire de Baron Papillon, une marque de sneakers française engagée, transparente sur sa chaîne de valeur qui soutient SOS Homophobie.
 
“Coming out autistique”


Son orientation affective découverte à l’âge de 4 ans, n’a jamais été un sujet ! La quadragénaire parle plutôt d’un “coming out autistique”. Malgré son caractère bien trempé, il lui a fallu du temps pour se dévoiler, car “qui a envie d’être vue comme une personne handicapée ?”, interroge Alix de Lajugie, atteinte du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme qui se caractérise par des difficultés dans les interactions sociales et la communication, sans déficience intellectuelle. D’après une étude de l’Agefiph, la France compte environ 600 000 personnes autistes… et seulement 5 % des adultes ont aujourd’hui accès à un emploi.

Toujours prête à compenser pour pallier les faiblesses liées à sa neurodivergence, Alix de Lajugie performe au travail : “Mon cerveau fonctionne comme une sorte de PowerPoint géant”. Réputée exigeante, elle n’en est pas moins pédagogue. Sa pensée “en arborescence”, son sens logique et sa capacité d’analyse séduisent les employeurs. C’est d’ailleurs ce qui a frappé Sun Lee, sa manager actuelle, rencontrée en 2018, chez QBE, une compagnie d’assurances australienne. À l’époque, la directrice juridique et conformité recherche un profil solide pour une transformation post-Brexit assez complexe. Alix sera sa pépite. “Dès l’entretien, j’ai su que je voulais bosser avec elle parce qu’elle ne pense pas comme les autres”, se souvient la responsable.
 
Le duo fonctionne, et pas seulement au bureau. Au fil des années, les deux femmes se lient d’amitié. Leur rituel ? Aller voir les lectures de Fabrice Luchini, un acteur français, connu pour son goût du théâtre. Cette complicité à la fois professionnelle et personnelle est un vrai plus. “Quand je l’ai rappelée chez CNP Assurances en 2024, j’ai su qu’elle était la pièce qui manquait à mon équipe. Depuis, nous ne nous lâchons plus”, s’enthousiasme Sun Lee, toujours très fière d’avoir pris ce pari.
 
Entre les deux femmes s’est installée une réelle complémentarité. “Je suis souvent celle qu’on appelle quand il faut pousser les murs”, glisse Sun Lee, qui veille toujours à délivrer. À ses côtés, la grande force d’Alix, c’est son côté geek qui permet de vite capter les enjeux techniques.
 
Dotée d’un sens aigu de l’injustice, Alix de Lajugie s’est d’abord tournée vers le droit. “J’ai commencé sans trop savoir si ça allait me plaire, mais j’avais compris que la meilleure façon de faire respecter ses droits, c’est de les connaître”, explique-t-elle. “Je vois le droit comme des Lego (qu’elle adore !). Je prends différentes pièces, différents angles… et je construis la défense”, ajoute-t-elle. Piquée par l’envie d’apprendre et curieuse, elle s’y retrouve : argumenter, convaincre. Mais au bout de cinq ans en cabinet d’avocats, la cadre a envie d’élargir son horizon. Elle décide alors de mêler droit et assurance, et repère aussi des opportunités en conformité. Un domaine qui la stimule : division des grands risques, régulations sensibles… elle peut passer des heures à creuser une problématique.
 
Coming-out handicap


Dans sa carrière ascendante, son trouble autistique s’est souvent révélé être un atout. Mais une autre épreuve est venue bousculer son équilibre : un cancer colorectal, très rare chez les moins de 40 ans. Impossible, cette fois, de masquer. “Je savais que ce n’était plus pareil”, reconnaît Alix, elle, qui a pourtant l’habitude de compenser. Entre les demi-journées consacrées aux rendez-vous médicaux, la fatigue, le besoin d’un fauteuil de bureau adapté… la réalité s’impose.

Résiliente, Alix de Lajugie hésite pourtant à demander une RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé). Non sans réticence, l’experte en conformité finit par remplir un dossier de 70 pages. Un sésame qui ouvre l’accès à des horaires aménagés, du télétravail, de la flexibilité… des conditions encore rares pour les cadres. Seul·e·s 11 % osent franchir le pas, selon l’Observatoire de l’emploi et du handicap de l’Agefiph, publié en 2024. “Je ne suis pas naïve : je suis consciente que mon secteur recherche des profils comme le mien”, reconnaît-elle. Dans un métier en tension, les recruteurs savent qu’ils doivent faire preuve de souplesse.
 
Intersectionnalité
 
Une flexibilité d’autant plus essentielle que ses différentes identités se superposent au quotidien. “Je me retrouve avec un handicap inné et un handicap acquis”, résume Alix de Lajugie. Très lucide, elle apporte une nuance rare sur l’intersectionnalité : “On ne parle pas de l’autisme comme on parle du cancer.” Les expériences sont différentes, même si elles cohabitent. Et d’analyser : on ne “guérit” pas l’autisme avec la recherche, alors que la lutte contre le cancer repose sur l’innovation médicale. Grande lectrice de revues scientifiques, elle a presque tout lu sur sa maladie. Quant à l’homosexualité, elle relève d’un autre registre : celui des préjugés et de la peur d’en parler. “Dans ce cas, la parole peut suffire à dissoudre les idées fausses”, explique-t-elle. Ce n’est ni vrai pour le cancer, ni pour l’autisme.
 
Une fois les ajustements en place, elle garde le cap. Hyperacousie, sensibilité à la lumière… Alix évite les heures de pointe. Dans ces horaires décalés, elle rencontre Elsa Cherix, qui travaille souvent tard. “C’est quelqu’un d’intense, qui va vite sur les sujets profonds. Elle comprenait des choses que je n’avais même pas besoin d’expliquer”, raconte son ancienne collègue, touchée par sa sensibilité. Parfois, tout se joue dans ces microcodes sociaux que l’on croit universels  : “On a eu un super débat sur l’arrivée des émojis et leurs multiples interprétations possibles”, sourit-elle. Alix analyse, apprend et, si nécessaire, corrige le tir.
 
Hyper créative
 
Très franche, Alix est capable de nommer tout haut et d’attaquer de front des problématiques que tout le monde partage, mais que beaucoup préfèrent éviter. Une qualité qui peut aussi devenir une vulnérabilité dans un environnement professionnel qui adore la norme. “Sa franchise dérange parfois”, déplore Elsa Cherix, devenue une amie proche. “J’ai vu des gens incapables de faire l’effort de comprendre sa complexité”. Plus simple de cataloguer que d’écouter. Mais il en faut plus pour déstabiliser Alix.
 
Passionnée de photographie, de généalogie et d’histoire, avec un grand intérêt pour la dictature brésilienne et l’histoire d’Haïti, Alix de Lajugie mène sa barque. Une flèche au Scrabble, elle dévore les livres, adore le théâtre… “J’ai rarement vu quelqu’un avec autant de talents”, conclut son amie Sun Lee, admirative de son humour, de sa détermination, de sa culture… et de sa façon unique de voir le monde. Les voyages ? Pas trop sa tasse de thé. Alix préfère de loin retrouver ses repères à Saint-Jean-de-Luz, dans sa maison de vacances, entourée de ses neveux et nièces. Enfin, cette phrase de Churchill, devenue son mantra, lui va comme un gant : “If you’re going through hell, keep going”. En clair : Quand vous traversez l’enfer, continuez d’avancer. Dans sa vie personnelle comme au travail, Alix ne contourne pas les obstacles. Elle les affronte et les traverse…