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Comment réagir face aux mots qui blessent ? 1/2

Comment réagir face aux mots qui blessent ? 1/2

Parce qu’une expression, une phrase malencontreuse peuvent faire aussi mal qu’une gifle, le combat contre les violences LGBTphobes doit aussi se mener sur le terrain du vocabulaire. Le 21 Janvier dernier un webinar TÊTU CONNECT "Les mots ont un sens !" abordait ce sujet. Nous vous proposons d'aller plus loin.

Par Stéphanie Gatignol

« Ah ben, toi, ça se voit pas ! » « Pas de problème, tant que tu ne me sautes pas dessus… » « Elle ? Elle est trop belle pour être lesbienne ! » « Tu ne fais pas du tout gay ! » La société a beau devenir plus « friendly », les LGBT+ sont encore très souvent confronté·e·s à des formulations qui les heurtent. Dans les rues, les salles de sports, autour de la machine à café le lundi matin, dans leur cercle familial ou amical, trop de commentaires leur signifient qu’elles et ils sont différent·e·s des autres ou résonnent à leurs oreilles d’un écho péjoratif. Pour définir ces piques, un terme : celui de « microagression ». Utilisé pour la première fois dans les années 70 aux Etats-Unis, il qualifie, à l’origine, des offenses envers les Afro-Américains avant de s’étendre à l’ensemble des communautés socialement marginalisées. Le professeur de psychologie Derald Wing Sue*, qui leur a consacré plusieurs ouvrages Outre-Atlantique, les définit comme « de brefs échanges quotidiens qui envoient des messages dénigrants à certaines personnes en raison de leur appartenance à un groupe ». Parce que « les mots qui blessent » se ramassent encore à la pelle, Têtu Connect leur a consacré son Webinar du 21 janvier 2021. Avec deux enjeux en ligne de mire : comment les contrer et, à plus long terme, les expédier dans la benne des déchets non recyclables ?

Pas forcément d’intention de nuire

Premier constat : ces « microagressions » ne répondent pas toujours à la volonté de nuire. Leurs auteurs pêchent, parfois, plus par ignorance ou maladresse que par malveillance, à l’image de ce chef d’entreprise brut de décoffrage incarné par Jean-Pierre Bacri dans le film Le Goût des autres. Invité au vernissage d’une exposition, Jean-Jacques Castella converse avec un jeune peintre déçu que peu de journalistes se soient déplacés pour l’évènement. Il croit lui être sympathique en lançant un tonitruant : « Ils disent qu’ils viennent et ils viennent pas ? Ah, c’est vraiment des gros PD ! » « Vous voulez dire des gens qui s’enculent ?, l’interroge le compagnon de l’artiste. Comme mon ami et moi ? ». Castella n’est pas un mauvais bougre, il est simplement un peu « lourd » et présentera des excuses sincères ; il ne voulait pas blesser. « Et c’est bien ça le problème… », fera-t-on remarquer en l’invitant à mesurer l’écart entre l’intention de ses propos et l’effet qu’ils peuvent produire. Quand Nicolas entend : « Tu sais, je n’ai rien contre les gens comme toi », il assure le vivre comme « la pire des insultes ». « Ce qu’il ressent ne peut pas être pris dans le prisme d’une poursuite pénale, commente l’avocate Caroline Mécary. C’est l’expression d’une opinion qui, certes, est offensante, mais il faut accepter que quelqu’un qui est gêné avec l’homosexualité puisse le dire. C’est ce qui fonde notre liberté d’expression. » Elle conseille, pour autant, de ne pas laisser passer. « Il faut engager un dialogue qui va permettre à celui qui est en face de prendre conscience du caractère extrêmement méprisant de sa façon de s’exprimer. »

Contrairement à l’injure, flagrante, ces vexations relèvent du domaine de l’implicite.

Prisonniers du langage de la norme

Contrairement à l’injure, flagrante, ces vexations relèvent du domaine de l’implicite. « C’est leur impact qui pose problème et les normes qu’elles charrient, explique la linguiste Noémie Marignier. Une phrase comme « Ah ben, toi, ça ne se voit pas » laisse penser qu’il ne faut pas que l’homosexualité s’offre aux regards, comme s’il y avait quelque chose à cacher. « Elle est trop belle pour être lesbienne » reconvoque la norme hétérosexuelle. Dans ce commentaire, l’hétérosexualité est l’identité valorisée ; les autres sont considérées comme des déviations, des ratages par rapport à cette norme. Même si celle-ci n’est pas dite explicitement, c’est bien elle qui se manifeste derrière ces énoncés. Et les émetteurs ou émettrices n’ont pas forcément conscience de la véhiculer parce qu’elle est la plupart du temps incorporée, intégrée et pas questionnée. Elles et ils ne sont peut-être pas mal intentionné·e·s, mais elles et ils parlent son langage. » La chercheuse rappelle aussi pourquoi traiter quelqu’un d’enculé n’est pas acceptable, même dans le cadre de la plaisanterie. « Ce n’est pas nous qui attribuons un sens aux mots. Ils ont une mémoire, ils sont chargés d’emplois antérieurs. On ne peut pas croire qu’on peut changer ces sens et ces emplois à sa guise. Même s’il circule très largement et n’est pas forcément adressé à des gays, « enculé » vise la sexualité entre hommes et englobe tout un ensemble de situations où des homosexuels se sont fait insulter. Quand on le prononce, on véhicule quelque chose de très homophobe. »

Comment « pd » a peu à peu remplacé « connard »

Olivier Lallart, 33 ans, a observé que certaines paroles discriminantes s’étaient banalisées, jusqu’à passer dans le langage courant, notamment dans les cours de récréation. Un constat qui a inspiré à ce jeune réalisateur un moyen métrage sur l’homophobie en milieu scolaire délibérément appelé PD. « Durant mes années collège et lycée entre 1998 et 2005, ce sont les mots bâtard ou connard qui étaient réquisitionnés à tout bout de champ comme insultes à la mode, pas PD. Des potes de mon frère qui ont 25 ans et même des amis de mon âge l’utilisent. Tu sers un verre, tu récoltes un : « eh, tu m’as mis une dose de PD ! » Cette situation m’a interpellé : quel effet peut-elle produire sur un individu en recherche d’identité ou qui se cache et entend ça toute la journée ? ». Dans son film de fiction, un prof d’histoire monte à la volée lorsque deux élèves s’invectivent en classe en employant ce terme. Malgré leur tentative de minimiser, l’enseignant entend décrypter. « Ce prof, c’est une version idéalisée de ce que j’aurais aimé faire ou dire dans certaines circonstances », explique l’auteur. A travers ce porte-parole, le trentenaire s’est aussi positionné par rapport à un débat qui divise la communauté LGBT+ : de son point de vue, ses membres doivent aussi jeter ce mot aux oubliettes. « Si, demain, dans la rue, je croise quelqu’un qui interpelle son pote en lui disant : « Eh, PD ! », qu’est-ce que je fais ? Comme je ne suis pas censé savoir s’il est homo, je réagis ou pas ? Il faut que les choses soient claires. Soit tout le monde le dit, soit personne. »

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