La recherche d’emploi, reflet criant de la reproduction des inégalités

La recherche d’emploi, reflet criant de la reproduction des inégalités

Dans sa dernière étude, le Défenseur des Droits rappelle une réalité persistante : l’accès à l’emploi reste le champ où les discriminations sont le plus fortement ressenties et vécues. En 2024, la jeunesse y est particulièrement surexposée, surtout lorsqu’elle est queer et racisée.

Dans sa dernière étude, le Défenseur des Droits rappelle une réalité persistante : l’accès à l’emploi reste le champ où les discriminations sont le plus fortement ressenties et vécues. En 2024, la jeunesse y est particulièrement surexposée, surtout lorsqu’elle est queer et racisée.

Par La Rédaction

La recherche d’emploi est souvent un moment charnière. Les CV envoyés en série, les lettres de motivation ajustées à l’infini, les études de cas, les entretiens successifs. Lorsque le contexte économique se durcit, l’exercice devient acrobatique. Et puis, quand la chance finit par sourire — parfois de façon presque narquoise — vient le premier entretien. Celui où il faut, coûte que coûte, faire bonne figure.

C’est ce que traverse Inès* depuis plusieurs mois. Récemment diplômée en communication et passée par plusieurs stages prestigieux, elle accumule pourtant les refus. Queer, arabe et musulmane, elle identifie dans son parcours un facteur plus intime que la seule conjoncture : « Ce sont trois identités parfois lourdes à porter. » 

Pour la sociologue du travail et des inégalités Cyrine Gardes, ces expériences relèvent d’un phénomène de « discriminations croisées » : « Une personne au croisement de plusieurs inégalités peut être perçue comme dominée sur un plan, dominante sur un autre, ce qui crée une dissonance chez la personne qui conduit l’entretien. » Elle ajoute : « On a une forme de conjugaison des oppressions — racisme, sexisme, homophobie, transphobie — qui fait que les personnes ne peuvent pas toujours identifier précisément si ce qu’elles vivent relève du sexisme ou du racisme. »

L’entretien d’embauche devient alors un terrain propice aux stéréotypes et aux jugements implicites. Inès raconte ce malaise diffus : « Je sentais une sorte de méfiance, comme si je ne correspondais pas à leur projection de quelqu’un qui travaille dans la communication. » Des entretiens menés en open space : « alors que tout s’entend » et des regards appuyés : « On observe mes cheveux, ma posture, mes vêtements », lui montrent que l’attention se porte moins sur ses compétences que sur son apparence.

Pour Cyrine Gardes, ces mécanismes s’inscrivent dans une histoire longue : « L’emploi s’est construit historiquement sur des normes de genre, notamment masculines, sur l’exclusion des femmes et la division sexuelle du travail. Le monde professionnel reste très imprégné de normes d’hétérosexualité et d’injonctions à la binarité de genre. » Celles et ceux qui ne rentrent pas dans ces cases — ou qui refusent d’y entrer — s’exposent davantage aux discriminations. Une réalité largement perçue : selon un sondage BVA pour l’association Le Refuge, publié en avril 2023, 45 % des Français estiment qu’il est plus difficile pour les jeunes LGBTQ+ que pour les autres jeunes de trouver un emploi.

Même constat chez Sarah*, elle aussi queer, jeune diplômée en licence de chimie. Si elle a trouvé un poste rapidement à la sortie de ses études en tant que technicienne de maintenance, elle a senti, dès l’entretien, que quelque chose se jouait ailleurs que sur son CV : « Il y avait beaucoup de regards… ils essayaient de deviner, en fait », raconte-t-elle. Sans question explicite, l’interrogation semblait pourtant claire : « D’où est-ce qu’elle vient ? ». Le malaise s’accentue lorsqu’il est question de sa domiciliation. Originaire d’Aubervilliers, Sarah raconte des questions insistantes autour de son lieu de vie : « Quand je disais “93”, ça s’arrêtait là », observe-t-elle. Peu à peu, elle adapte ses réponses, parlant de « région parisienne » ou de « Paris ». Un détail qui agit comme un signal social, pesant sur la perception de son profil avant même l’évaluation de ses compétences.

Pour Sarah, cette attention portée à son apparence, à son prénom, à son attitude relève d’un tri silencieux. L’étude du Défenseur des Droits le confirme : « Les personnes perçues comme noires, arabes ou maghrébines ont un risque 2,8 fois plus élevé que celles perçues comme blanches de rapporter une expérience de discrimination. » Un chiffre en hausse depuis 2016.

« Quand t’es arrivée, tu te prenais pour un mec. » C’est la remarque à laquelle Sarah a eu droit après s’être faite embauchée. Elle y voit le signe qu’elle ne correspondait pas aux attentes genrées implicites : « Ils ont considéré que, comme je n’incarnais pas une figure féminine, ça posait problème. » Ici, la discrimination ne ferme pas la porte de l’emploi, mais elle s’exerce de manière plus insidieuse, assignant d’emblée une place marginale. Selon le Défenseur des Droits, « les personnes non hétérosexuelles ont 1,9 fois plus de risque que les autres de rapporter une expérience de discrimination dans la recherche d’emploi ».

Une réalité qui varie selon les parcours sociaux des peronnes queer rappelle Cyrine Gardes : « Quand on est une personne queer de milieu populaire, on n’a aucun filet de sécurité. Et même pour les personnes issues de milieux plus aisés, ce filet peut être inaccessible en cas de rupture familiale. » Inès, elle, a appris à se rendre discrète : « Je savais que ma queerness allait être utilisée contre moi… j’ai volontairement été assez mystérieuse et discrète. » Une stratégie largement utilisée, selon Cyrine Gardes : « La visibilité est un enjeu matériel. Certaines personnes queer choisissent l’invisibilité lorsqu’elles le peuvent, pour accéder à l’emploi et s’y maintenir. Cette forme d’autocensure est une réponse directe aux micro-agressions et aux biais systémiques du monde du travail. »

Car le travail ne se contente pas de refléter les inégalités sociales : il les entretient. « Le travail, c’est de l’argent, un statut, une identité sociale », rappelle la sociologue. « Être privé d’emplois dignes, en adéquation avec son niveau de qualification, expose à des situations de déclassement et de stigmatisation. » Un cercle qui se referme, et dont la recherche d’emploi reste l’un des premiers révélateurs.

*Les prénoms ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des personnes interrogées.