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« La difficulté, c’est d’être parmi les premiers à parler ! »

« La difficulté, c’est d’être parmi les premiers à parler ! »

Travailler et faire carrière dans un environnement réputé machiste n’est pas forcément une sinécure pour les personnes LGBT +, mais il n’existe pas de forteresse imprenable. Thomas, qui a souhaité rester anonyme, partage son expérience avec Têtu Connect. Entretien.

Propos recueillis par Stéphanie GATIGNOL

Il y a une vingtaine d’années, après avoir suivi une école d’ingénieurs, Thomas a intégré un grand groupe industriel français déployé à l’international. De fil en aiguille, ses fonctions l’ont conduit à endosser la responsabilité d’une usine implantée en milieu rural dans le nord de la France. Un environnement très masculin où les femmes se comptent sur les doigts des deux mains, même si quelques-unes ont intégré les effectifs ces cinq dernières années.

Aujourd’hui, Thomas est quadragénaire. Son entreprise, il l’aime et, tout au long des échanges, il lui tiendra à cœur de ne jamais la caricaturer. « C’est un milieu d’hommes, mais sans obligation de faire des blagues lourdes, avec des personnalités diverses ; certaines plus machistes, d’autres plus sensibles… » Pour autant, cet homme marié depuis douze ans et totalement transparent dans sa vie privée, n’a encore jamais trouvé les ressorts pour devenir visible dans son contexte professionnel. En se confiant sur ses freins et ses paradoxes, sur ses propres préjugés ou sur les leviers qui pourraient favoriser l’inclusion des personnes LGBT+ dans l’industrie, il apporte sa contribution à la réflexion. En attendant, peut-être, de passer de l’ombre au grand jour.

Pourquoi avez-vous décidé de rester invisible dans votre entreprise ?

Au départ, parce que je n’étais pas sûr de ma sexualité et que je n’avais pas fait mon coming-out, ni auprès de ma famille, ni de certains amis. Je précise qu’à l’époque, je travaillais dans des bureaux, un cadre plus mixte et, en théorie, plus ouvert, où il est sans doute plus aisé d’être « out ». On l’a peut-être oublié mais, dans les années 2000, ces sujets-là étaient beaucoup moins présents qu’aujourd’hui dans les conversations. Vivre mon homosexualité était un peu difficile, la société l’acceptait moins et, pourtant, je suis Parisien… Ensuite, j’ai gardé le silence parce qu’il n’y avait aucun autre homosexuel autour de moi et je n’avais pas envie de porter la casquette du « gay de l’entreprise ». J’ai aussi eu peur que cela ne nuise à mon évolution. Je me trompe peut-être, mais je pense que ma direction aurait hésité à m’affecter à un poste lié à production.

Pourquoi aurait-elle manifesté une telle réticence ?

A la fois pour me protéger et pour le bon fonctionnement de l’usine dont j’étais responsable, pour que ma présence ne puisse pas générer d’opposition. Aujourd’hui, je m’expatrie, toujours dans le domaine de la production et, une fois encore, il me semble que cette perspective ne se serait peut-être pas concrétisée si j’étais visible. Envoyer quelqu’un d’ouvertement gay dans tel ou tel pays aurait pu susciter une crainte ou paraître compliqué.

Votre métier vous permet-il de vous orienter vers des employeurs gay-friendly comme le font certains pour se garantir d’évoluer dans un cadre inclusif ?

Le problème, c’est qu’il y en a peut-être dans les milieux de la banque, du conseil, de la communication mais, dans l’industrie ??? Je ne connais pas, en France, de société où cela pourrait se passer différemment. Il me semble même que j’ai intégré l’une de celles qui a le plus de valeurs humanistes. Beaucoup de choses y ont été faites sur le terrain du handicap – certes poussées par la réglementation – mais l’entreprise est très active. Elle s’emploie aussi à promouvoir l’égalité des sexes, même si l’on est très loin du compte. En France, à ma connaissance et contrairement aux Etats-Unis, la problématique des personnes LGBT + n’est pas ressortie comme un sujet de la politique d’inclusion de notre entreprise. Je ne crois pas que cela relève de la mauvaise volonté : c’est juste que personne ne leur a dit qu’il était difficile d’être homo chez eux !

Avez-vous déjà entendu des propos déplacés, subi des agressions ?

Un jour, mon casier a été tagué avec une expression du type : « espèce de PD ». L’auteur a nié l’avoir écrite, mais je sais qu’il l’a fait. Il s’agissait d’une personne avec laquelle j’avais eu une confrontation sur le travail un peu auparavant. Pour être honnête, je ne pense pas qu’il visait ma sexualité en tant que telle ; il aurait trouvé autre chose si je n’avais pas été homo… mais ce sont ces termes qui sont sortis. J’ai perçu cette réaction comme un acte isolé, pas comme des agissements représentatifs d’une mentalité globale de l’entreprise. L’équipe de production a, d’ailleurs, tout de suite nettoyé le graffiti en instaurant une solidarité autour de moi. Et le contrat de l’intéressé qui était temporaire, a été arrêté immédiatement.

Avez-vous eu connaissance d’autres « dérapages » ?

Un jeune stagiaire, la seule personne ouvertement gay à l’usine, s’est plaint de propos homophobes auprès de la hiérarchie. Ceux qui ont été mis en cause ont contesté l’intention et je peux croire en leur bonne foi car je n’ai jamais ressenti d’homophobie de leur part. Le problème, c’est qu’il y a des remarques qui peuvent heurter, que l’on ne peut plus faire. Or, dans cet environnement très viril – et cela vaut aussi pour le sexisme ordinaire -, certains ne s’en rendent pas compte. Quand les femmes sont arrivées en production, elles ont essuyé des remarques, subi de la drague un peu lourde, ce n’était pas évident pour elles. Aujourd’hui, ça ne se passe pas trop mal et la rapidité du changement me surprend en bien.

Qu’est ce qui aurait pu vous encourager à passer du « placard » à la visibilité ?

D’avoir des rôles-modèles, des exemples rassurants. Plus jeune, je savais déjà que je voulais me diriger vers la production. Si j’avais vu d’autres personnes LGBT+ dans la boîte, si j’avais su que leur identité n’avait pas entravé leur évolution, je l’aurais peut-être dit. L’entreprise compte probablement autant de gays qu’ailleurs. Si une grande partie était « out », cela ne serait plus un sujet. La difficulté, c’est d’être parmi les premiers.

Est-ce aux seules personnes LGBT+ de « faire le boulot » ou aux hiérarchies d’empoigner ces questions en formant et sensibilisant le personnel ?

“La tolérance zéro sur l’homophobie et les propos homophobes est un prérequis en entreprise. Cependant, cela ne suffit pas toujours pour créer un climat de confiance et inciter à faire le choix de la transparence !”

Si vous aviez cette conversation avec un responsable des ressources humaines de mon entreprise, il vous dirait qu’il y a une tolérance zéro sur l’homophobie et que tout est prévu pour qu’il n’existe pas de discrimination. Ce qui est vrai… car s’il y avait des actes ou propos homophobes, ils seraient sanctionnés. Pour autant, ce n’est qu’un prérequis et il n’est pas suffisant pour créer un climat de confiance et inciter à faire le choix de la transparence. L’une de mes amies s’occupe de l’inclusion des LGBT+ dans son entreprise agro-alimentaire. Au départ, le principe me semblait un peu bizarre… mais, à force d’en discuter, je réalise qu’il y a des choses à faire.

Peut-on imaginer que votre usine soit globalement plus inclusive que vous ne l’imaginez et que vous soyez en butte à vos propres préjugés ?

Si j’étais arrivé directement sur place en disant que j’étais gay, je pense, rétrospectivement, qu’il aurait été un peu plus difficile pour moi de m’intégrer qu’aujourd’hui. Avec le temps, j’ai pu être respecté, apprécié et, honnêtement, je pourrais peut-être récolter quelques autres mots doux sur mon casier, mais mon identité ne poserait pas de problème à l’immense majorité des collègues dont certains sont devenus des amis. D’ailleurs, je perçois bien qu’ils essaient de me pousser à leur parler et que c’est une manière de me signifier que mon orientation n’est pas du tout un souci. En plus, je réside dans une petite commune où vivent d’autres personnes de la boîte. Mon conjoint et moi sommes très bien intégrés à la vie du village, nous nous croisons au supermarché, et je sais que les nouvelles vont vite…

Pourriez-vous envisager, un jour, de sortir du placard ?

“Si j’avais parlé dans mon usine, je serais resté le « directeur gay » et je n’ai pas franchement envie que ma sexualité me définisse.”

Oui. D’ailleurs, à l’heure où je change de poste, je me questionne un peu sur ce qu’il faut que je fasse… Si j’avais parlé dans mon usine, je serais resté le « directeur gay » et je n’ai pas franchement envie que ma sexualité me définisse. Le faire serait donc, forcément, un acte un peu militant. Quelques-uns de mes amis impliqués dans la défense des droits des homosexuels ne comprennent pas tellement mon choix, voire peuvent me juger. Récemment, j’ai aussi croisé quelqu’un qui estimait que, compte tenu de mon poste, je tenais une opportunité unique de faire bouger les mentalités ! Je me dis que je pourrais peut-être franchir le pas en dehors d’une période de forte mobilité ou d’évolution. Mais cette démarche suppose un chemin intellectuel.

L’arrivée de nouvelles générations dans les usines peut-elle favoriser l’inclusion ?

C’est sûr. L’usine est une incroyable école de vie où l’on perçoit très bien les différences générationnelles dans les réflexes, les attitudes. Chez nous, aucune réticence de la part des jeunes concernant le travail des femmes ; c’était plutôt aux anciens qu’il semblait moins naturel. Au fur et à mesure du renouvellement des effectifs, les choses vont évoluer même si elles semblent avancer moins vite dans ce secteur qu’ailleurs. J’ai vu arriver chez nous un stagiaire qui a tout de suite annoncé qu’il était gay, sans se poser de question. Si tous ont le même état d’esprit, ils seront les ambassadeurs du changement. Ce qui est dommage, c’est que ma génération n’ait pas été en première ligne, que nous n’ayons pas plus incarné la visibilité dans l’industrie.

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