« C’est bien trop facile de s’engager quand tout va bien »

« C’est bien trop facile de s’engager quand tout va bien »

Directeur général des relations humaines du géant mondial des cosmétiques et membre du Comex, Jean-Claude Le Grand ne brille pas par sa discrétion. Celui qui a passé 30 années au sein du groupe L’Oréal dénote par son franc parler, son sens des punchline et sa propension à être constamment en ligne. Il vient d’être nommé Rôle modèle de l’Autre Cercle, dans la catégorie Alliés. 

Par Chloé Consigny

Pourquoi donc, le groupe L’Oréal a-t-il retiré sa présence à la Marche des fiertés parisienne ? La question est tant attendue qu’il y répond avant même qu’elle soit posée. « Nous avons réuni nos collaborateurs et nos collaboratrices en leur indiquant que nous maintenions nos engagements ainsi que nos subventions à l’inter-lgbt. Néanmoins, nous ne pouvions pas cautionner l’affiche. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes retirés ». Le 28 juin 2025, le groupe organise un brunch en interne pour célébrer le mois des Fiertés. Les collaborateurs et collaboratrices qui le souhaitaient se sont ensuite rendu·es à la Marche individuellement. Il explique : « Dans un monde troublé, nous ne pouvons pas nous permettre de brouiller les signaux avec un message indigeste et inaudible ». À l’international, le groupe a, en revanche, réaffirmé sa présence. « Lorsque nous avons compris que la Pride de New York serait beaucoup moins suivie par les ERG cette année, nous avons choisi d’augmenter nos financements ». 

Monde troublé

Dans un contexte géopolitique incertain, la santé financière du groupe est au beau fixe, avec un chiffre d’affaires qui atteint 44 milliards d’euros pour l’exercice 2024. Le patron des « relations humaines » mesure toute la responsabilité qui lui incombe. « Lorsque je me réveille en prenant connaissance des actualités dans un contexte mondial et français incertain, j’ai encore plus envie d’aller travailler et de prendre soin de nos équipes ». Les équipes, ce sont celles et ceux qui travaillent chez L’Oréal, soit plus de 90 000 personnes à travers le monde. Une famille très élargie et diverse qu’il se félicite de bien connaître. « Nos salarié·es sont de plus en plus à l’aise à l’idée d’être eux même chez L’Oréal. Nous réalisons depuis 2023 une enquête interne, qui permet aux salariés de partager des éléments de leur identité, de manière volontaire et anonyme. L’année dernière, plus de 44 000 personnes ont répondu à travers le monde, et 8% se déclaraient LGBTQI +. C’est une proportion équivalente à celle de la population générale, à la différence près que nous sommes présents dans des pays où l’homosexualité est réprimée ». À son niveau, il s’emploie à donner leur place à toutes celles et ceux qui font chaque jour la renommée du groupe, tout en préparant l’avenir. En 2025 et au global, L’Oréal recevra près de 2 millions de candidatures. « J’ai été le premier à ouvrir les portes de L’Oréal aux stages de troisième. J’allais moi-même accueillir les stagiaires à l’entrée. On m’a répété que c’était trop compliqué et que ce n’était pas faisable. Pourtant, nous l’avons fait et aujourd’hui, c’est devenu la norme ». Chaque année en France, mille stagiaires de troisième et 500 de classe de seconde sont accueillis chez L’Oréal.

Formaliser pour éviter tout retour en arrière

Au fil des années, les engagements humains du groupe se structurent. Les sujets LGBT sont portés par la franco-américaine Margaret Johnston-Clarke, Directrice monde de la diversité, équité et inclusion de L’Oréal. En 2018, elle initie l’adhésion du groupe aux normes de conduite de l’ONU à l’égard des personnes LGBT. Le signataire est Jean-Paul Agon, CEO de L’Oréal. « Cela pouvait paraître étonnant de signer ce type de document, étant donné que les droits des personnes LGBT figuraient déjà dans la charte éthique de L’Oréal dès 2000. Mais nous trouvions que ce n’était pas assez clairement énoncé », se souvient-elle. Si la direction apporte son soutien, Margaret Johnston-Clarke ne mesure pas immédiatement l’importance du sujet. « Si, à l’époque, j’avais su la suite de l’histoire, j’y serai allée encore plus fort », confie-t-elle. Pour autant, à partir de cette première signature, les engagements accélèrent. Dès 2019, le groupe adopte le congé second parent, tandis que le réseau interne des collaborateurs et collaboratrices LGBT et allié·es Out@L’Oreal s’exporte dans le monde entier. Parallèlement, Jean-Claude Le Grand mène des discussions pour la France avec l’Autre Cercle et L’Oréal devient, en 2017, une des premières entreprises signataires. « Une Charte n’est qu’un premier pas. On prend un engagement et ensuite il ne tient qu’à nous de démultiplier en interne », explique-t-il. En 2025, il est nommé Rôle Modèle de l’Autre Cercle, dans la catégorie Alliés. Une responsabilité qui l’oblige. « Je ne suis personnellement concerné par aucun critère de diversité. Pourtant, je suis convaincu que mon rôle d’allié est indispensable : il rend la cause plus visible et plus crédible. »

Donner l’exemple plus que des leçons 

Pour Jean-Claude Le Grand, l’inclusion est aujourd’hui entrée dans la catégorie des combats à mener. « C’est bien trop facile de s’engager quand tout va bien. C’est maintenant qu’il faut prendre la parole et agir ». Il est convaincu que, dans ce cas, c’est l’action qui est la plus efficace. « Faire la leçon ne sert à rien, il faut donner l’exemple. C’est vrai à l’interne, mais aussi à l’externe. Par exemple, chacune de nos marques s’engage en faveur d’une cause », explique-t-il. C’est ainsi que L’Oréal Paris lutte contre le harcèlement de rue. Aesop, marque nouvellement acquise par le groupe, consacre chaque année une semaine à transformer certaines de ses boutiques en librairies queer éphémères où les visiteurs repartent gratuitement avec des ouvrages LGBTQI+. La marque Kiehls, engagée auprès de The Trevor Project, récolte des fonds à destination des jeunes queer.  Il explique : « Dans le contexte actuel, aux Etats-Unis notamment, il y a une très forte inquiétude. Il est cependant nécessaire d’adopter une vision beaucoup plus long terme parce que ce que nous voulons c’est une entreprise et une société digne et respectueuse des différences ». Il cite à l’envie le poème qui se trouve encadré face à son bureau, La Liberté de Paul Éluard, une ode à la liberté durant l’occupation. Et ironise : « Lorsque j’entends des jeunes se demander si lors de la seconde guerre mondiale ils auraient été résistants, j’ai envie de leur dire que la question de l’engagement n’est pas une question historique, c’est une question d’actualité ».