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« Ce corps n’était pas le mien »

« Ce corps n’était pas le mien »

Il aura fallu de longues décennies à Béatrice Denaes pour franchir le pas et effectuer sa transition sociale et médicale. Un chemin empli d’enseignements et qui l’a menée à se placer aux côtés de toutes celles et de tous ceux qui se lancent dans un parcours de transition. Pour têtu·connect, elle revient sur son passé et nous livre ses combats actuels.

Par Chloé Consigny

Lorsqu’on lui demande si elle regrette de ne pas avoir réalisé sa transition plus tôt, Béatrice répond avec beaucoup d’émotion. « Je vous donnerai la même réponse que celle qu’a donné un jour ma fille à un journaliste qui l’interrogeait : si elle avait fait sa transition plus tôt, alors je ne serai peut-être pas là ». De fait, avant de devenir elle-même, Béatrice a longtemps vécu sous le nom de Bruno. Mariée, père de deux enfants, journaliste accomplie, elle était alors parfaitement en phase avec son temps. A ce détail près, « ce corps n’était pas le mien »,  comme elle le relate dans un ouvrage paru aux Éditions F1RST en novembre 2020. 

Une évidence immédiate mais une transition tardive 

Ce n’est qu’à l’âge de 62 ans qu’elle réalise sa transition sociale et médicale. Auparavant, au travail, comme dans la vie quotidienne, elle était Bruno. Dans le corps de Bruno, sa carrière professionnelle est remarquable. En 2001, elle devient rédactrice en chef de France Info pour l’édition de la journée, avant d’être nommée secrétaire générale de l’antenne, puis de devenir, en août 2015, médiatrice des antennes de Radio France. Une fonction qu’elle occupera jusqu’à son départ à la retraite en 2018. Dans cette vie très remplie, Bruno doit sans cesse composer avec une identité qui n’est pas sienne. « Dès l’âge de quatre ans, j’ai senti que quelque chose clochait. A l’adolescence, je me suis réfugiée dans les livres et dans l’écriture. Plus tard, je me suis plongée dans le travail. Vers 50 ans, ce n’était plus tenable. Je ne voulais pas finir ma vie dans ce corps qui n’était pas le mien. J’en ai parlé à mon épouse. Cela a été un véritable tsunami pour elle. Mais lorsqu’elle m’a dit « qu’allons-nous donc devenir ? » J’ai su qu’il y aurait encore un nous, quoi qu’il arrive ». 

Choisir de quitter la « caste des mâles dominants »

Pourquoi ne pas avoir choisi de s’affirmer telle qu’elle était durant sa carrière professionnelle ? « Radio France était pourtant une entreprise assez ouverte », concède-t-elle. Son engagement, elle choisit d’abord de le porter dans son travail en s’attaquant au sexisme ordinaire « En tant que médiatrice, j’ai le souvenir d’échanges très difficiles avec le directeur du service des sports. C’était pourtant il y a peu de temps, mais à l’époque le sport féminin était constamment l’objet de stéréotypes et de commentaires sexistes ». Le changement s’opère quelques mois à peine après son départ à la retraite. Une fois sa transition réalisée, elle fait publiquement son coming out. C’est alors que les langues se délient et qu’elle voit poindre une once de changements des mentalités. Elle garde un contact étroit avec son ancienne maison et notamment avec Sibyle Veil, présidente-directrice générale de Radio France. « C’est ainsi qu’en 2019, je suis conviée à une conférence auprès des salariés de Radio France. Durant plus d’une heure, je réponds aux questions du journaliste Marc Fauvelle devant une centaine de collaboratrices et de collaborateurs de la maison ». Un exercice important qui lui fait prendre conscience de l’accueil des autres femmes « j’ai reçu des centaines de messages à l’issue de cette conférence. A 99 % ces messages provenaient de femmes. Il est toujours étrange de voir la réaction des hommes qui sont souvent mal à l’aise et n’arrivent pas à comprendre comment on peut choisir de quitter la caste des mâles dominants ». Elle constate que désormais, la parole se libère au sein des entreprises. « A quelques mois près, j’aurais peut-être pu faire ma transition au sein de Radio France », explique-t-elle. 

Un engagement de tous les jours

Après sa transition, sa situation familiale n’a pas changé. Elle reste mariée à celle qu’elle décrit toujours comme « l’amour de ma vie », mère des deux mêmes enfants et grand-mère attentive. Ce qui a changé, en revanche, c’est son engagement. Jadis hyper timide et hyper-émotive, ce corps qui est aujourd’hui le sien lui assure qu’elle est à sa place et lui permet de prendre la parole. « J’ai longtemps eu la trouille du regard des autres. Quoi que je fasse, il fallait que je sois excellente. Si devenir journaliste m’a bien aidé, maintenant que je suis moi-même, le regard des autres n’a plus d’importance. Cela m’a complètement libérée». Elle s’insurge ainsi contre ce « phénomène de mode » que l’on oppose à ces enfants qui ne se reconnaissent pas dans le genre qui leur a été assigné à la naissance : « J’avais quatre ans quand j’ai senti que quelque chose clochait. Nous étions alors dans les années 60 à une époque où on ne prêtait pas beaucoup attention à ce que disaient les enfants. C’était également une époque où les réseaux sociaux n’existaient pas.  Je n’ai subi aucune influence. Quand j’entends aujourd’hui parler « d’épidémie » pour qualifier ces enfants, je suis révoltée. Je constate surtout la très grande souffrance subie par ces incompris·e·s. Il ne faut jamais oublier qu’un tiers des adolescent·e·s qui souffrent en raison de leur identité de genre font des tentatives de suicide ». 

Journaliste, auteure, conférencière

Au quotidien, elle se place aux côtés de celles et ceux qui souffrent d’un corps qui n’est pas le leur. Au travers de l’Association TRANS SANTE France / FPATH, qui réunit les professionnel·le·s impliqué·e·s dans la prise en charge des personnes transgenres, des personnes concernées, des familles, des associations, des juristes et s’engage en faveur de parcours facilités. « Le Gouvernement commence à se rendre compte qu’il est urgent de cesser le protocole HAS et d’aller vers l’autodétermination ». Autre cheval de bataille, les délais aujourd’hui en vigueur en France pour accéder à une intervention médicale. « Il faut bien avoir à l’esprit qu’il faut souvent attendre plusieurs années avant d’avoir accès à un chirurgien spécialisé. Cela n’est pas tenable pour des personnes en attente d’une transition. Il faut que davantage de médecins soient formé·e·s ». Elle reste par ailleurs journaliste, auteure et conférencière et parcourt la France pour délivrer des conférences sur la transidentité. Pour l’avenir, elle porte un vœu, celui de ne plus avoir à prendre la parole pour expliquer ce qu’est la transidentité. « Dans dix ans », espère-t-elle. 

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